Hommage à Jacques Lebas, une figure emblématique de l’humanitaire

Figure emblématique de l’humanitaire (ancien Président de Médecin du monde), Jacques Lebas est intervenu sur le front du Sida et a inventé, au sein de l’AP-HP, la première « consultation précarité ». Dès 1995, il a fait partie de la cellule de réflexion de l’Espace éthique, témoignant de son expérience internationale et de ses engagements en France auprès des plus vulnérables. Il nous as quittés le 18 octobre 2019.

Par : Emmanuel Hirsch, Directeur de l’Espace éthique de la région Ile-de-France, professeur d’éthique médicale, université Paris-Sud /Paris-Saclay / Jacques Lebas, Médecin, Président de l’Institut de l’humanitaire, membre d’honneur de la CREE | Publié le : 21 Octobre 2019

En janvier 1992 l’équipe soignante de la policlinique de l’hôpital Saint-Antoine décida d’ouvrir une consultation dédiée aux personnes vulnérables de la rue. Ces invisibles de la vie étaient exclus de tout, y compris du système de santé dont la vocation est pourtant de témoigner de nos valeurs d’humanité. La surveillante du service avait recopié à la main, sur une modeste feuille de papier scotchée sur la large baie vitrée séparant la salle d’attente de l’espace des consultations, un texte de Charles Baudelaire extrait de Les Paradis artificiels :
« La lutte et la révolte impliquent toujours une certaine quantité d’espérance, tandis que le désespoir est muet.
«  Là où il n’y a pas de remèdes, les plus grandes souffrances se résignent. Les portes jadis ouvertes pour le retour se sont refermées et l’homme marche avec docilité dans sa destinée. »
Jacques Lebas, le médecin de cette « Consultation Baudelaire » était de ces figures de la médecine humanitaire pour lequel  le devoir d’hospitalité s’imposait. Il avait rencontré dans ses missions à l’étranger les mêmes sans voix et sans droits, déportés aux confins de nos préoccupations, qu’il recevait ici avec leur cortège de misère.
« Dans la lutte et la révolte » s’est installée à l’hôpital la première consultation consacrée à l’accueil et au suivi de démunis[1], soucieuse d’autres promesses que celles de la technicité, des performances et de l’idéologie biomédicale.
Emmanuel Hirsch
 
 

L’action humanitaire et les droits de l’Homme

Les 8 et 9 novembre 1996, L’Espace éthique AP-HP organisait l’une de ses premières rencontres publiques internationales en partenariat avec Harvard School of Public Health. Autour de Jonathan M. Mann, des personnalités comme Jacques Lebas ont évoqué les relations entre la santé publique et les droits de l’Homme.
Extraits de l’intervention de Jacques Lebas.
 
« La problématique de l’action humanitaire est liée à la nature des rapports entre nations, rapports non perceptibles mais qui ont dicté l’évolution de cette action. C’est pourquoi, les urgences humanitaires représentent un problème complexe. La situation au Rwanda, par exemple, a été considérée comme relevant exclusivement de l’humanitaire, à partir du moment où l’humanitaire se l’est totalement appropriée. En réalité, elle concernait d’autres instances, comme celles impliquées dans les rapports Nord-Sud. Si l’on ne tient pas compte de ces facteurs, on interprète les troubles qui se sont déroulés là-bas forcément de façon simpliste. La résolution du conflit en Bosnie concernait-elle strictement l’Europe, ou fallait-il faire appel aux États-Unis ? Un bref historique de l’action humanitaire paraît utile pour comprendre où elle en est aujourd'hui.
« La première révolution a consisté à dégager le combattant du champ de bataille, dès lors qu’il était blessé. Les principes qui régissent cette décision sont l’impartialité et la neutralité. Le combattant n’est plus un ennemi mais une personne à qui l’on doit porter assistance. Cette approche est née avec les guerres napoléoniennes, quand un banquier désintéressé, Henri Dunant, inventa à Solferino, en 1859, ce qui deviendra la Croix Rouge.
« La deuxième révolution se situe au moment du Biafra, avec l’intervention de ce qu’on a appelé les French doctors (Bernard Kouchner). Il s’agissait alors de témoigner de la souffrance et de lancer un appel à la dignité par le respect des droits de l’Homme. Une fois encore, l’humanitaire apparaissait comme une façon de remettre en question les principes établis. En l’occurrence, c'étaient les frontières de l’action qui posaient problème : où se situaient-elles, comment les identifier ?
« La troisième révolution a amené à considérer qu’il pouvait exister un autre humanitaire, non plus un humanitaire de guerre, mais de crise. C’est ma rencontre avec l’autre, ma responsabilité à son égard, qui sont en jeu. Je suis responsable de la survie de l’autre (s'agit-il  seulement d'un vitalisme ?). Si l’humanitaire n’est et ne peut constituer un projet pour la planète, s’il ne porte pas en lui une diplomatie, s’il ne peut davantage régler les problèmes entre les êtres humains, bref, s’il ne représente en aucun cas un programme ou une politique de santé. En revanche, à un certain niveau de leur action, la diplomatie et les programmes de santé doivent intégrer la dimension humanitaire.
« Pour examiner le projet de ce que serait "l’humanitaire", il faut donc examiner le champ, les objectifs, les limites de cet humanitaire et revenir à une certaine modestie à un moment où pourtant, d’une certaine manière, rien n’incline à la modestie. Si un humanitaire de crise surgit en temps de paix, il faut bien savoir que les personnes, en tant que telles, sont hors champs (on ne les voit pas). On n’est plus sur le terrain de bataille, où le blessé est clairement là comme au Liban. Jusqu’à présent, l’institution, la collectivité ont du mal à appréhender les problèmes, alors qu’individuellement, chacun en a une conscience aiguë. En France, depuis longtemps on a tendance à penser que la toxicomanie est une "cause" qui relève du volontariat, du bénévolat et plus généralement de l'humanitaire. D’où l’émergence d’un humanitaire de crise, alors qu’aux États-Unis ce type de cause relève clairement de la santé publique. Pourquoi alors le système, les institutions, les responsables en place, habilités et formés à apporter une aide efficace à ce type de situations — celles qui bénéficient de nombreux moyens — ont-ils fait si peu ou si mal ? Pourquoi n’ont-ils pas été moteurs, initiateurs pour concevoir et mettre en œuvre des solutions adaptées ? [...]
« La société se médicalise car elle souffre. L'approche humanitaire tend à combler l'absence de relations humaines, mais elle a ses limites. C'est l'instance politique qui reste l'agent de l'évolution nécessaire de la société.
« On ne peut échapper au questionnement éthique. Dans le cadre d’une action humanitaire, on se rend géographiquement au-devant de la souffrance (on n’échappe pas alors soi-même à la souffrance) ; c’est la même chose à l’hôpital. Le médecin est en train de soigner une personne dans son service ; se présente quelqu’un qui vient de s’évader de prison. Que doit faire le médecin ? Jusqu’où doit-il apporter son assistance ? L’éthique, c’est d'abord réfléchir sur les fondements du métier. Or, dans ce cas, la médecine apparaît comme un savoir "nu", s’exerçant toujours dans l’urgence. Un individu est toujours un individu, qu’il soit patient "ordinaire" ou prisonnier. »


[1] Elle préfigurera les Permanences d’accès aux soins de santé  (PASS) instituée en 1998.