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La contention, lutte de places par tiers inerposés ?

"Mais jugulera-t-on son propre effroi par l’inversion du rapport de forces : en étouffant les voix, en empêchant les gestes ? Le délire, c’est l’inconscient qui parle… quand il en a encore les moyens"

Par: Sylviane Grandpierre, Ancienne enseignante-chercheur /

Publié le : 07 Décembre 2016

Réaction à la soirée Approches éthiques de la contention en psychiatrie et dans les EHPAD organisée le 17 octobre 2016


Entre les choix tant des personnels hospitaliers, que des Ehpad et de certains proches de résidents ou d’internés sous contrainte, apparaît aujourd’hui que la contention chimique ou la chambre d’isolement est une réponse simpliste : propre, automatique, rassurante, parce qu’autorisée à l’altérité inconnue, méconnue de l’inquiétante étrangeté.
 
Comment les normes juridiques répondent-elles aux pénuries politiques sous couvert de demandes sociales ?
Malheureusement par le plus facile, le plus rapide et le moins coûteux : le sécuritaire. Observer, écouter, douter est un apprentissage de toute une vie et non de 3 ans de spécialisation au mieux, d’un stage de quelques semaines au pire ; encore moins d’un diagnostic psychiatrique fondé sur 50 items de QCM ou 20mn d’entretien tout au plus.
Devenir humain, doté de sens, de patience, d’écoute est long ; qu’un psychiatre y soit plus prédestiné qu’un autre relève du rêve le plus fantaisiste ; de surcroît le quidam ou certains aides-soignants voire intérimaires de service en mal de CDD sans qualification, sans espoir, ou envie d’en obtenir.
Comme dans toutes les professions, 70% pérorent avant d’avoir appris, ruminent de rage des rythmes imposés, heures supp mal payées, missions mouvantes ; envoient à l’abattoir : l’isolement, le gavage d’antipsychotiques, de drogues de substitution et la morgue parfois, le patient simple, naïf, ou les simples délirants que la peur, les tabous, l’impuissance et la frustration qu’ils causent font craindre.
 
Elle ne cesse de crier au secours de sa chambre d’isolement, pas moyen de l’approcher ; 62ans, valide, des marches d’un escalier, il appelle à l’aide sa mère de 90 ans à 300km; Immaculée Conception, elle monte en chaire prêcher ; il se barricade de boîtes à chaussures vides; elle déclame des versets pour sauver ses voisins ; à la tribune de son déambulateur, il annonce la bonne nouvelle : les Russes libèrent les camps ; il hurle, tape les murs, la porte, se blesse, hurle de douleur…
Qui ne saurait être interpellé par les psychoses, les démences séniles ou n’importe quelle crise paroxystique empêchant ponctuellement toute communication verbale ?

 
Mais jugulera-t-on son propre effroi par l’inversion du rapport de forces : en étouffant les voix, en empêchant les gestes ?
Le délire, c’est l’inconscient qui parle… quand il en a encore les moyens : qui en est dérangé si ce n’est celui qui ne le repère pas ; et la décompensation physique, le désespoir de celui qui n’a pas, qui n’a plus le langage pour exprimer son malheur, sa colère, et pas et plus d’interlocuteur.
Ne pas minimiser implique-t-il pour autant les logistiques lourdes, l’écrasement de la personne, la chasse à l’homme banalisés par une réponse politique normative au mystère existentiel, aux carences institutionnelles, aux préjugés personnels ?
 
Comme il l’a été fort bien développé, la psychiatrie a connu ses heures de gloire avec l’abolition de la camisole, le désenchaînement du malade, l’ouverture des asiles, la contention humaine, la psychoéducation.
 Mais quel éternel retour nous condamne aujourd’hui à faire table rase des acquis ? Il a besoin de toucher, touchons-le ; au sens propre.
 S’ils sont à l’est, pourquoi avec eux ne pas encore s’y rendre ?
 
Derrière les discours sécuritaires, des statuts, des places ; et à chaque place, ses comptes, pas seulement en banque.
Qui paie le prix des règlements de comptes des dépits et conforts arrogants ?
Ce n’est pas la bonne question ! Par contre, la contention comme contentieux de chacun à ses fantômes, à ses fantasmes n’est peut-être pas la mauvaise réponse…