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Le jour sans fin d’un médecin COVID

"Je repense à un patient parti en réanimation il y a quelques jours. Il parlait à peine français. Il m’a fait comprendre qu’il fallait appeler sa famille. Un patient qui venait de loin, une ville de la petite couronne pleine de cités, avec un hôpital saturé. Ça a dû lui faire tout drôle de se retrouver avec des champs à perte de vue à la fenêtre de sa chambre d’hosto. J’ai informé ses enfants du passage en réanimation. Ils m’ont demandé s’ils pouvaient venir le voir."

Par: Julien Berthaud, Médecin gériatre /

Publié le : 18 Novembre 2020


C’est tendu… C’est tendu ! Il n’y a plus qu’une place en réanimation et trois patients sont candidats. Là, il va m’en falloir de l’humour, parce que ça frôle le tragique, cette histoire de COVID. Jamais je n’aurais dû accepter de reprendre du service. C’est vrai, quoi ! C’était déjà une galère la première fois avec tout ce stress en permanence et il a fallu que j’y retourne.
Bon, pas la peine de retourner ça dans ma tête plus longtemps, la décision est vite prise : c’est le malade le plus grave qui gagne sa place en réanimation. J’ai à peine le temps de le lui dire avant que le brancardier arrive. Le malade, ça l’a secoué. J’aurais aimé avoir quelques minutes de plus pour en parler, mais trop tard : le lit prend le chemin des ascenseurs. Ça l’a vraiment surpris, cette nouvelle. Curieux quand même, les malades ne se rendent pas bien compte de tout ce qui leur arrive. Ça va trop vite, probablement.
Allez zou, direction la salle de réunion, on se réunit avec le direlo, son adjointe et les médecins disponibles pour faire le point et proposer des idées pour assurer une bonne coordination et soigner le maximum de malades (COVID bien sûr, mais il ne faut pas oublier le flux permanent des non COVID qui nous submerge un peu plus que d’habitude. Il faut continuer à s’occuper d’eux. Lors de la première vague, ils n’osaient plus venir et on ne pouvait plus les opérer. Du coup, il y a eu plus de mort et de séquelles qu’en temps normal). On finit la réunion sans trop s’embrouiller, il y a du progrès. Cette surtension, c’est tout de même usant et on est parfois un peu à couteaux tirés.
On mange vite avec distanciation sociale, un chtit café (moins distancié, je dois dire, on est 5 dans une pièce. On reste à distance, mais faudrait pas qu’un de nous soit super-propagateur, tout de même). On parle un peu COVID, un peu élections américaines et on repart au taf.

Je repense à un patient parti en réanimation il y a quelques jours. Il parlait à peine français. Il m’a fait comprendre qu’il fallait appeler sa famille. Un patient qui venait de loin, une ville de la petite couronne pleine de cités, avec un hôpital saturé. Ça a dû lui faire tout drôle de se retrouver avec des champs à perte de vue à la fenêtre de sa chambre d’hosto. J’ai informé ses enfants du passage en réanimation. Ils m’ont demandé s’ils pouvaient venir le voir. Ma première pensée : ‘’si on leur permet de le voir, ce ne sera pas bon : seules les visites de fin de vie sont autorisées’’. Finalement, je suis resté un peu évasif dans ma réponse. Pffff, c’est quand même terrible : transferé en urgence dans un hôpital à 100 bornes de chez soi, sans pouvoir communiquer dans une langue familière, avec le risque d’être intubé sans avoir la droit de voir ses proches au moins une fois avant.

Bon allez, n’y pense plus. Je réfléchirai plus tard : faut s’occuper des deux autres essoufflés. Le premier, je trouve une solution avec le réanimateur : il y a un autre patient mourant en réanimation. En stabilisant un peu mon malade, il devrait tenir jusqu’à ce que la place se libère… Un peu cynique ? Même pas ! Quand j’étais interne, un de mes chefs disait que la mort, c’est moyen comme un autre pour avoir du turn-over dans les hôpitaux. Je perçois maintenant avec acuité la justesse de cette analyse. Allez, on augmente l’oxygène avec un masque spécial, on surveille tout ça et avec un peu de chance, ça tiendra. Faut que ça tienne : il est jeune, tout de même, ce patient. Ça aurait rassuré tout le monde d’avoir une petite place de surveillance continue tout de suite. Mais bon, on verra bien ce qu’il en est demain. Passons au troisième malade.


Et ben dis donc, il va mieux, lui. On a pu baisser un peu l’oxygène alors qu’il était vraiment mal il y a quelques minutes. Cool, cool ! Un problème de moins. Lui, il pense qu’il y avait une fuite au tuyau d’oxygène, mais nous, on comprend vite qu’il avait fait un petit effort pour aller aux toilettes alors que ses poumons ne lui permettaient plus. Bon, il va mieux : très bien. Il retrouve un niveau d’oxygène plus raisonnable. Il mériterait bien aussi d’être surveillé de plus près mais là : pas de place, c’est tout. On verra aussi demain si une place se libère. En tout cas, il nous a donné du temps ce patient et ça m’a facilité les choses : pas besoin de faire un choix tragique ou de lutter pour trouver une place alors que ça sature partout (un urgentiste m’a dit qu’hier, il n’y avait que deux places de réanimation libres sur tout le département).
Heureusement, il n’y a pas trop de flux. C’est une petite vague pour l’instant. Faut absolument que je trouve le temps de revoir ce petit film de formation sur le matériel d’oxygénation fort débit, ça pourra nous dépanner si on a plus d’autre solution. On a bien fait de le commander à la première vague. Peut-être avant de partir ce soir, je retrouverai ça dans mes archives. Là, j’ai pas le temps ! Faut que je finisse cette visite que je n’arrive pas à terminer depuis ce matin en essayant de montrer à la nouvelle interne comment on doit travailler.
Elle s’est vite mise dans le bain, la pauvre. A peine arrivée, le pédiatre puis le gynécologue ont appelé pour discuter d’une patiente enceinte qui a eu la mauvaise idée de choper le COVID. Elle était sous oxygène et surtout sous ma responsabilité (quelle folie, non ? Moi je suis gériatre : là c’est un peu de l’obstétrique, de l’infectiologie, de la pneumologie). Heureusement que je suis zen et que j’ai un encore un énorme sens de l’humour. Ma collègue d’astreinte hier, elle n’a pas bien trippé cette situation, je l’ai senti un peu tendue ce matin. A vrai dire, tout le monde était stressé pour la patiente et le fœtus qui risquait d’arriver beaucoup trop tôt s’il y avait une césarienne de sauvetage à faire en urgence. Elle paraissait calme, la future maman. Je dois dire que j’ai admiré ! Le gynéco m’a dit qu’il essayait de la transférer dans un centre plus spécialisé tout de même. Ça m’a paru être plein de bon sens tout ça !
Juste après, on a été voir une vieille dame qui ne parlait pas un mot de français. On a essayé de communiquer un peu par signe. Je ne sais pas ce qu’elle en a pensé, mais moi je n’ai rien compris. Elle avait mal ? Elle était essoufflée ? Elle était fatiguée ? Elle avait froid, faim, soif ? Mystère absolu… Un coup de sthéto et j’ai dû repartir de toute façon. Mon téléphone dans la poche n’arrêtait pas de sonner.
C’était le gynéco qui m’a annoncé qu’il y avait une place dans une maternité de niveau 3. Dans ma tête, il y a eu un gros ‘’yeeeehaaaa’’ extatique. Sur mon visage : à peine un petit sourire. J’évite de montrer aux équipes que je suis stressé sinon tout le monde risque de perdre son sang-froid. Faut qu’on reste professionnels tout le temps, même devant un truc inconnu : gestes et langage maitrisés sans anxiété, sans brusquerie. La pauvre jeune femme enceinte, elle a retenu ses larmes quand elle a su qu’on la transférait : elle a forcément compris qu’il y avait des difficultés qui nous dépassaient. Elle a bien dû voir à la télé ou sur le net que ça risquait de mal se terminer avec tout son oxygène.
C’est pénible cette sonnerie de téléphone : je ne peux pas répondre quand je suis tout habillé en tenue COVID, il ne faut rien contaminer. Surtout, ne pas toucher ce foutu téléphone qui sonne encore, sinon je vais choper la mort en mettant ma bouche dessus. On a déjà un aide-soignant positif et une autre qui vient de se faire tester : elle a des courbatures. Et si ça sonne quand je ne suis pas en tenue, ça me déconcentre (déjà que de base, je ne suis pas un jedi, niveau concentration…)
Bon allez, là je réponds : c’est parti pour une série de coups de fil avec des tas de questions sur le virus, les procédures ou les traitements auxquelles je tente de répondre en essayant de puiser dans les connaissances acquises rapidement dans cette profusion de publications scientifiques, de recommandations officielles, de théories fumeuses et de discours péremptoires. Les urgences ont besoin d’un avis : un patient a une symptomatologie COVID avec un test négatif et un scanner douteux. Je regarde le dossier. Ahhhhh cool : il y a un autre dossier récent avec un scanner. C’est un malade qui a déjà eu les mêmes symptômes il y a 3 mois. A l’époque, on avait cru à un COVID mais là, je ne me laisse pas piéger. Après avoir revu le scanner avec le radiologue : on peut conclure avec une marge d’erreur plutôt faible qu’il s’agit d’autre chose que le COVID. Je ne sais pas quoi : un autre se chargera du job…

Tant pis pour le film de formation, on verra ça demain. Au vestiaire, un collègue me demande des nouvelles du service. Je réponds que c’est tranquille. C’est vrai que c’est beaucoup moins intense qu’à la première vague. J’arrive à la maison pour voir le regard sévère de trois filles qui me font comprendre que je rentre encore un peu tard.

Je check vite fait les prise de sang et les dossiers restants qui vont du patient qui a écopé d’une double peine (COVID et embolie pulmonaire) au petit vieux un peu agité qui arrache ses perfusions et risque de mourir de déshydratation alors qu’il a vaincu son coronavirus. Est-ce qu’on aurait pu faire mieux pour lui ? Je me demande si on ne va pas trop loin, là, à essayer de le réhydrater malgré tout. Faudra peut-être se réunir pour en discuter si on trouve le temps demain… Rogntudjû, ce téléphone, c’est la plaie. Il commence à être un peu tard, les gars, faut m’oublier. Petite conversation. Bah, c’était pas grand-chose en fait. Je fais les prescriptions d’une entrante qui revient de réanimation. Elle s’en est bien sorti : beaucoup d’oxygène et de surveillance et pas d’intubation. J’en ai fini ici.
Allez, je passe vite fait à mon bureau et je file… Ahhhhh…Tiens tiens tiens ! Les actualités médicales et le bulletin de santé publique France viennent de sortir. Un peu de lecture, ça peut pas faire de mal… Je feuillette le résumé de quelques études publiées et j’en télécharge une qui parle d’un médicament antiviral qui ne marche pas : encore un échec. On reste limités dans les traitements. Il est bien, ce site pirate russe qui permet d’avoir accès à tous les articles sans y laisser sa paye. Pour finir en beauté, un dernier coup d’œil aux données d’épidémiologie. Bigre, pas fameux, l’avenir.
Bon, je me tire, cette fois. Tant pis pour le film de formation, on verra ça demain. Au vestiaire, un collègue me demande des nouvelles du service. Je réponds que c’est tranquille. C’est vrai que c’est beaucoup moins intense qu’à la première vague.
J’arrive à la maison pour voir le regard sévère de trois filles qui me font comprendre que je rentre encore un peu tard. Bon, bon, bon, j’y peux rien ! On a le temps de diner vite fait, puis de lire une histoire avec les petites, des guilis, un câlin et je m’endors quelques minutes auprès de la plus petite. Je suis épuisé en rentrant et le câlin, ça m’apaise à chaque fois. C’est un vrai piège hypnotique ce câlin du soir, j’adore...
Ma femme adorée me secoue un peu : on va regarder un épisode de Battlestar galactica : terrible ! Je suis encore un peu stressé : je n’arrête pas de bouger le pied, ce qui semble gênant pour ma moitié. L’épisode se termine. On discute un peu et elle va se coucher. Je reste jouer à la console, ça détend bien. Le seul moment où j’arrête de penser.
Malheureusement, le temps ne s’arrête pas, lui. Il est déjà tard et je sais que je vais être fatigué demain. Je jette un coup d’œil au portable : houlà oui, il est tard… Tiens tiens tiens ! Le journal de l’american medecine society est sorti. Je feuillette encore quelques articles puis je me brosse les quenottes en regardant des messages whatts app. Je me couche avec une émission de radio dans l’oreillette pour ne pas penser... et déjà je me réveille. Je suis fatigué. Je veux me rendormir mais les problèmes passés et à venir m’envahissent déjà. Je pense au planning des week-end à remplir avec des effectifs trop maigres. Je me demande comment va le troisième patient qui doit aller en réa, comment on va faire si la vague nous submerge, qu’est-ce qu’on aura à manger à la cantine, va-t-il y avoir une famille mécontente, un collègue malade, une épidémie à l’EHPAD ?
J’attends que le réveil sonne, il faut préparer puis emmener les filles à l’école et ça va recommencer. Pourvu que ce soit plus simple qu’hier parce qu’aujourd’hui, je dois en plus assurer quelques consultations. Bah, on verra bien de toute façon. J’arrive à l’hôpital. C’est reparti…