Le questionnement éthique

En replaçant la question de la responsabilité comme question éthique par excellence, l'auteur dresse un panorama vulgarisé des rôles et missions de l'éthique dans le domaine du soin.

Par : Marie-Pierre Ollivier, Psychologue clinicienne, service d'hématologie, Hôpital Saint-Antoine, AP-HP | Publié le : 20 juin 2003

Texte extrait de La Lettre de l'Espace éthique n°15-16-17-18, 2002.Ce numéro de la Lettre est disponible en intégralité en suivant le lien situé à la droite de la page.

 

Le questionnement éthique comme interrogation de la morale

La question de la responsabilité est la question éthique par excellence. En effet, on peut définir la responsabilité comme étant la capacité de prendre une décision sans en référer préalablement à une autorité supérieure. La question de la responsabilité renvoie donc le sujet à lui-même dans ce qui le constitue. Cette notion fait non seulement appel à ses capacités intellectuelles, mais également à la relation morale qu'il entretient avec le monde auquel il appartient. Or, le questionnement éthique va venir interroger cette morale. En effet, si la morale est définie par l'ensemble des règles d'action et les valeurs qui fonctionnent comme normes dans une société, l'éthique s'intéresse quant à elle aux principes de cette morale, de ce qui la fonde. L'éthique nous convoque donc à un questionnement, à une recherche, à une confrontation avec l'autre, avec le point de vue de l'autre. Si la morale nous renseigne sur la conduite à tenir dans certaines circonstances, il est des domaines nouveaux dans lesquels elle s'avère inopérante, ce qui pousse alors le sujet à s'interroger. Cette interrogation à visée morale, c'est l'éthique.

L'éthique ne nous donne aucune réponse, bien au contraire : elle remet en cause, elle doute, elle exige de repenser les évidences, elle vient déranger le connu, l'ordre établi, en un mot elle remet en mouvement notre capacité à penser par nous-mêmes, elle suscite notre discernement et notre esprit critique.

 

Tout ne peut pas être fait, tout ne peut pas être dit

L'éthique ne doit pourtant pas se contenter d'être une réflexion intellectuelle sur un thème d'actualité, mais s'exercer à partir de problèmes concrets, de difficultés cliniques rencontrées au quotidien dans nos pratiques. Elle ne s'exerce pas pour trouver une solution à un problème donné, mais pour développer la conscience de ceux et celles qui s'y exercent afin de leur permettre d'agir. Non pas en croyant bien faire, mais en faisant bien (sachant que cette notion reste asymptotique). L'éthique, c'est une manière de parler de spiritualité en termes laïcs. C'est prendre en compte cette dimension de l'être humain non objective, non rationnelle, non quantifiable, mais qui le fonde dans son essence même. C'est en cherchant à conceptualiser le domaine du subjectif que l'éthique contribue à développer la connaissance que l'humain peut avoir de lui-même. En effet, avec les progrès de la science, il redécouvre l'importance de la morale : tout ne peut pas être fait, tout ne peut pas être dit. Un acte est toujours motivé par l'intention qui l'anime, et il aura obligatoirement des conséquences.

Comment faire pour que celles-ci ne nous soient pas préjudiciables ? Comment éviter les pièges de la naïveté de celui qui croît bien faire, et dont les actes peuvent avoir des conséquences désastreuses ? Comment faire la part des choses entre l'apparence d'une situation et sa réalité ?
C'est donc à chacun d'entre nous d'argumenter devant tous de ce qui fonde notre action et de s'ouvrir à la critique constructive pour que, dans le dialogue, se construise " une morale nouvelle ".

 

Façons de faire, façons de dire

Cette morale nouvelle ne doit en aucun cas être perçue comme un mot d'ordre auquel il faudrait se plier, mais comme un réajustement permanent à la réalité quotidienne, dans une responsabilité personnelle, individuelle, prenant en compte à la fois les réalités concrètes et objectives d'une situation, mais aussi l'histoire et l'aspect subjectif des êtres humains qui y participent, c'est-à-dire soi et l'autre. L'aspect concret d'une situation (comme l'aspect technique du soin) est souvent facile à appréhender. Mais dès que nous voulons aborder l'aspect subjectif des choses, tout se complique infiniment. Comment annoncer par exemple à un patient qu'il est en rechute d'une leucémie pourtant traitée depuis plus d'un an dans le service ? Il convient donc de disposer, là aussi, dans le domaine du subjectif, de quelques repères, quelques recours. Non pas des recettes car, in fine, c'est la manière (subjective) de tenir un discours (objectif) qui sera retenue par le patient. C'est bien la façon de dire du praticien (et nous sommes là dans le domaine de sa subjectivité pure, notion tout à fait qualitative) qui permettra au patient d'être rassuré, ou au contraire angoissé. La teneur objective d'un discours est très peu agissante quand on est en situation de vulnérabilité extrême. Le praticien est donc renvoyé à la manière dont il s'exprime, à la manière aussi dont il est perçu, c'est-à-dire à ce qui, de lui, n'est pas maîtrisé par son intellect, à ce qui émane de lui à son insu. Car il ne faut pas croire que vouloir être rassurant suffit à l'être.

"L'affectif ", qui n'est pas maîtrisé par la volonté, fonctionne selon des lois qui lui sont propres : les lois de l'analogie. Alors que la volonté fonctionne selon une logique bien consciente de relations de causes à effets, " l'affectif " procède par associations d'émotions, plus ou moins inconscientes, en lien avec l'histoire du sujet. D'un côté, l'objectivité de la raison, de l'autre la subjectivité d'une histoire. Ces deux modes de fonctionnement antinomiques coexistent dans notre psychisme, et il est de notre responsabilité de créer un lien entre les deux afin de nous ajuster d'une manière permanente et renouvelée à notre milieu. Ignorer un des aspects qui nous constituent, c'est induire un déséquilibre qui peut être lourd de conséquences.

En conclusion je dirais que les meilleures intentions du monde, même si elles sont motrices en tant que mise en mouvement de notre désir de comprendre et de progresser, ne représentent qu'une impulsion première. Il faut dans un second temps étayer ce mouvement inaugural d'une réflexion suivie et approfondie, en relation avec d'autres points de vue. Le but étant de parvenir à un ajustement toujours plus grand à la réalité vécue, dans la spécificité de la relation soignant/soigné. Cette démarche de responsabilité individuelle constitue la démarche éthique par excellence : elle n'est pas l'aboutissement d'un consensus de pensée, mais bien au contraire l'affirmation d'une spécificité individuelle, dont le développement est régulièrement soumis au regard critique d'autrui.