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« Les Cinq Sens de la Différence » : une expérience pédagogique pour faire entrer la société accueillante à l’École

Ce texte est un extrait du livre de Pascal Jacob (Le droit à la vraie vie. Les personnes vivant avec handicap prennent la parole, Dunod, 2020).

Par: Olivier Borget, Enseignant au lycée Newton de Clichy-la-Garenne /

Publié le : 05 Novembre 2020

Un projet pédagogique innovant

Mercredi 18 février 2019 : un jour à retenir dans les Annales du lycée Newton de Clichy-la-Garenne ! Une dizaine d'élèves des classes de Seconde du lycée rencontre Pascal Jacob en vue d'un « travail sur le handicap à l'école et dans la société ». Bien sûr, au lycée, le thème des « discriminations liées au handicap » est étudié en classe de Seconde, en cours d'EMC1 : ici, le projet est complémentaire de ces enseignements. Il faut sortir du cadre scolaire des enseignements traditionnels et créer les conditions d'un déclic sociétal : l' école doit être le lieu bienveillant de l'accompagnement de toutes les différences. Parce qu'ils sont délégués des classes de Seconde Générale et Technologique, Ryan, Marwin, Sylvie, Anais et quelques dix autres élèves ont été choisis pour animer ce projet. Un « peu malgré eux », il faut bien le dire. « Mais qu'est ce qu'il faut faire en fait ?.. », «  C'est noté ça ? », « A quoi cela va servir ? », me lancent-ils régulièrement en réunion, les yeux écarquillés et la mine parfois renfrognée en ce début d'année scolaire... Peut-être à « vivre » une grande expérience humaine, celle de la rencontre avec les personnes dites « différentes ». Mais cela, ils ne peuvent encore le mesurer.
Très inquiets sur leur sort et peu enthousiastes à l'idée de travailler pour une note « de plus », il n'aura finalement fallu que deux heures de temps pour inverser la tendance. Venu les écouter au lycée ce jour, Pascal Jacob les met d'emblée à l'aise : « C'est vous qui décidez. Moi, je ne veux rien vous imposer. Je vais vous raconter l'histoire de Romain, mon fils, qui n'est plus parmi nous aujourd'hui, et celle de Clément , mon cadet... », commence-t-il. Fort de sa grande expérience et de son incroyable charisme, il donne la parole aux élèves et les rend véritablement « acteurs » de ce projet.
Sylvie et Ryan, très enthousiastes, l'appellent déjà « Pascal » et sont fiers de lui présenter les objectifs que nous avons définis en amont. Tout comme eux, suspendu à la voix de Pascal, je prends des notes et, un peu honteusement, la tête baissée, je me rends compte que je suis aussi néophyte en la matière. Les professeurs n'ont, peu ou prou, ni la formation, ni les compétences nécessaires pour mener à bien un tel projet. Et pourtant, une politique volontariste voit le jour et introduit un tournant dans les missions des enseignants de demain.2 D’autant qu’il s'agit pour moi de guider ces jeunes dans une « conférence » à écrire, mais sans décider pour eux. En miroir, Pascal ne cesse de leur répéter: « Vous aussi, vous devez accompagner les personnes en situation de handicap et les accompagner, ce n'est pas décider à leur place ! ».
Cinq ateliers doivent donc être élaborés pour la conférence programmée en fin d'année scolaire. Ma collègue Gabrielle Chouin, Conseillère Principale d'Education (CPE), et moi-même, intégrons alors pleinement le projet et définissons avec un cahier de bord et un aide-mémoire tout au long de ces mois de préparation. Cette conférence s'intitulera « Les Cinq Sens de la Différence » et devra être la première d'une longue série. Nos élèves y présenteront leurs travaux devant un jury et ce travail s'intègrera dans leur parcours scolaire de l'année, mais aussi dans leur parcours d’éducation à la citoyenneté.3 Ces travaux prendront des formes variées (affiches, micro-trottoir avec compte-rendu statistique, court-métrage, pièce de théâtre, journal…) et seront présentés au cours d’ateliers de trente minutes chacun avec comme axe commun l’exploration de que c’est que « faire » et que « vivre » sans un de ses cinq sens. Et bien sûr, de nombreuses questions pédagogiques se posent à moi : « Quelles notions aborder ? Quelle approche didactique trouver, en tant qu’enseignant, pour transmettre ces messages à notre public ? ». Bref, panique à bord ! J'ai peur d'être totalement débordé par ce projet « différent ». Mais c'était sans compter sur le soutien de Pascal qui me rassure et me remobilise tout au long de ces semaines qui passent décidément trop vite...

Après la théorie, le concret…

Tout cela est passionnant, mais, à cette heure, ce n'est finalement que théorie. Qu'à cela ne tienne. Pascal nous ouvre les portes de Passer'ailes en Seine-et-Marne, du Centre FORJA4 et du Centre Robert Doisneau5 à Paris. Voici mes élèves projetés dans la réalité du handicap qu'ils ne fréquentent pas dans leur microcosme scolaire. Cécile Roulland, directrice de Passer'ailes, nous fait visiter le centre. Ici et là, des résidents viennent à notre rencontre. Un peu intimidé et mal à l'aise, je garde en mémoire la réaction de Marwin, « la bouche grande ouverte » tant il est choqué de voir Soumaila, un résident, se contorsionner devant lui. Pascal Cueille, l'intendant, et le Docteur Paulmier font preuve d'une grande pédagogie et animent ce riche entretien : « Quelle liberté avez-vous ici ? Comment vivez-vous le fait de vivre tous ensemble ? » demandent Sylvie, David et Assia. Il faut bien tendre l'oreille pour comprendre ce que dit Anouk Broisin. Surpris, mes élèves ont retenu le fait qu'elle « manque parfois de liberté et que, même si la complicité existe au sein des quarante résidents, c'est quelque fois difficile de vivre ensemble ». Le malaise dissipé, désirant pousser eux-mêmes certains fauteuils roulants et s'amusant de certains échanges tout en créant une complicité avec les résidents, nos jeunes « ambassadeurs » reviennent chez eux « différents » et plus riches.
Les rencontres ont été magiques et serviront de fil conducteur à notre future conférence : « la différence, ce sont d'abord les préjugés créés par le sentiment de la peur de l'autre ». Une peur qui s'efface dès lors qu'on prend le temps de l'analyser, puis de la dépasser. A quinze ans, tout est possible… « Les moqueries, surtout de la part des adultes, je ne les accepte pas », rétorque Anouk tandis que Soumaila – qui s'exprime avec un cahier de pictogrammes – me pointe du doigt une photographie de sa famille restée en Afrique. Et moi, de penser très fort, en lui souriant, « Soumaila, j'aimerais que tout le monde puisse te (re)connaître au lycée », mais c'est encore trop tôt.
De rencontres en échanges, mes élèves prennent des notes, interrogent les professionnels des Centres Doisneau et FORJA, échangent avec eux sur les supports traditionnels (le braille, les supports pédagogiques pour les malvoyants) mais aussi des supports informatiques qui sont autant d'aides supplémentaires pour aider les personnes dans leur quotidien. Ils interviewent Mourad, « la star du centre » : « Le fait d'être une personne en situation de handicap vous empêche t-il d'aller vers les autres au quotidien ? Avez-vous déjà subi des discriminations ? ». Ces échanges effacent peu à peu ainsi les distances et créent du lien social.
Le projet intéresse et tout se précipite au mois de mai : le Conseil Régional d'Ile-de-France nous apporte son soutien et sera représenté « le Jour J ». L’Espace éthique Ile-de-France, Pascal Jacob, tout comme l'équipe de Direction du lycée Newton, intégreront mon jury et « évalueront » les productions de nos élèves, riches de leurs expériences et de leur vécu...

« Jour J » et retour d'expérience

Le « branle-bas de combat » a commencé : notre conférence est fixée au 4 juin 2019 au réfectoire du lycée Newton de Clichy-la-Garenne devant un large public d'élèves et de membres de l'équipe pédagogique. J'ouvre alors ce que j'espère être la première conférence des « Cinq Sens de la Différence » dont je rêve qu'elle s'étende à l'échelle nationale. Je ne la préside pas mais je « guide » mes élèves tandis que notre jury écoute, interroge et coche une grille de compétences après chaque exposition pour évaluer chacune des cinq productions tout au long de ces deux heures. Grâce au concours de mon collègue d'Arts plastiques, Richard Andrieux, le jeune athlète paralympique Trésor Makunda, plusieurs fois médaillé et champion du monde en course sur 200 m et 400 m vient témoigner tandis que mes élèves, David Flohic et Namory Soumahoro, l'interrogent sur son vécu. Trente minutes après le début de la conférence et vu la teneur des échanges, je peux dire que le pari est réussi. Le public intervient, applaudit et s'émeut souvent. Un des moments forts reste celui où notre infirmière scolaire témoigne du handicap de sa mère, « privée de parole » depuis son récent AVC. Une « privation » mal ressentie par la famille car, s'il y a privation, on peut en imputer la responsabilité à la société qui ne l’accueille pas et qui fait de cette dame une « affaire classée ».
Mes élèves, sourire aux lèvres, et malgré la gravité du sujet, y mettent toute leur jovialité en fournissant un travail qui m'épate. Au terme de ces deux heures de conférence où tout le monde ressort « un peu différent », il est bien difficile d'évaluer la meilleure production6. Un très beau court métrage évoquant la vie d'un jeune privé de la vue, ainsi qu'une « interview vérité » sur le « goût de l'Autre » et l'appréciation de ce que peut signifier le handicap en société ont permis de récompenser Ilias, Lassan, Nelly, Arno, Ryan, Maeva, Melina et Sylvie. Emus, ceux-ci apprennent qu'ils se rendront à l'ouverture des Jeux Paralympiques à Paris en 2024. Cette action, nous avons voulu l'intégrer dans le Parcours Citoyen de nos élèves, parce qu'il marque un temps fort de leur citoyenneté. Fiers de représenter l'Etat et l'Education Nationale, ma collègue Gabrielle Chouin et moi-même avons clos cette cérémonie en distribuant à tous nos élèves « Le diplôme de Parcours Citoyen au lycée Newton  » qui récompense la plus belle démarche qui soit : nos élèves sont devenus les acteurs d'une société accueillante et accompagnante dans l'Ecole d'aujourd'hui et de demain. Twitter s'en est fait le relais en ce mois de juin qui clôt l'année scolaire.
En conclusion, qu'en restera-t-il ? En s'associant à l’Espace éthique Ile-de-France, nous espérons élargir notre action et nos perspectives d'avenir. Partir du thème des « Libertés » (ou des privations de liberté…) abordées en EMC nous permettra de mettre en contact nos élèves avec un réseau pédagogique où les chercheurs et spécialistes leur permettraient de construire des débats rigoureux sur des questions aussi complexes que passionnantes : quel accueil dans les EPHAD de demain ? Comment le gouvernement agit-il pour faire de la rentrée 2019 le fer de lance d'une Ecole pleinement inclusive ? Quelle éthique pour construire la bienveillance d'un accompagnement tant professionnel que social ? Comment l'Art à l'Ecole peut-il devenir un vecteur de scolarisation, ainsi qu’un mode d’expression et un langage pour dépasser le handicap et créer du lien social ? Un combat que les élèves du lycée Newton sont fiers de mener.
1 L'Education Morale et Civique (EMC) est enseignée traditionnellement par le professeur d'Histoire-géographie dans un volume horaire d'une heure par semaine. Cet enseignement, orienté vers le débat autour de questions sociales et culturelles, permet d' évaluer des compétences, des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être. L'éthique y est une composante essentielle.
2 2019_DP_ecole_inclusive. « Pour une rentrée pleinement inclusive en 2019 ».
3 Circulaire n 201-092 du 20-06-2016 relative au Parcours Citoyen de l'élève.
4 Centre de rééducation professionnelle oeuvrant pour les personnes déficientes visuelles à Paris.
5 Foyer d'accueil médicalisé pour adultes handicapés (FAM) à Paris.
6 L'évaluation s'est constituée sur la base du Décret relatif au Socle commun de connaissances, de compétences et de culture. Bulletin Officiel n 17 du 23-04-2015.

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