L’éthique ne s’apprend pas, elle se vit en questionnements

"Dans le domaine de la santé, aujourd’hui où la science, le réel, le prédit se confondent avec la vérité dans l’imaginaire de nos contemporains, la vulnérabilité de l’autre est plus que jamais un appel irréfutable à la responsabilité. Le soignant, dont la vie est chevillée à la promesse, voit son engagement régulièrement vaciller devant un état de fait inhérent à son art : la relation interhumaine dans le prendre soin demeure asymétrique."

Par : Nadine Le Forestier, Neurologue, Centre SLA Ile-de-France, docteur en éthique médicale, CHU Pitié-Salpêtrière, AP-HP, EA 1610, université Paris Sud | Publié le : 12 Février 2014

De l’écoute, et un temps pour le verbe

L’éthique est avant tout un éveil distancié dont la constance permet l’ouverture au-delà de l’espace, au-delà du temps, comme un courant d’air en guise de démarche réflexive entre l’unique et le pluriel. Mais le mot éthique souffre de sa phonétique coquette. Elle a une sémantique plastique. Bien au-delà de l’utilitarisme et du pragmatisme, l’éthique ne s’apprend pas, elle se vit en questionnements dont la transcendance est l’humanisme. Banalité considérerons certains. Peut-être, mais l’audace est de l’exhiber comme fil conducteur de son propre cheminement personnel. L’éthique constitue l’ambition de donner à la capacité à douter une authentique valeur de progrès que ce soit dans les domaines divers de société ou dans tous les registres où les champs de la complexité deviennent le terreau dense de conséquences impensées voire aporétiques.
 
Dans le domaine de la santé, aujourd’hui où la science, le réel, le prédit se confondent avec la vérité dans l’imaginaire de nos contemporains, la vulnérabilité de l’autre est plus que jamais un appel irréfutable à la responsabilité. Le soignant, dont la vie est chevillée à la promesse, voit son engagement régulièrement vaciller devant un état de fait inhérent à son art : la relation interhumaine dans le prendre soin demeure asymétrique. Cet inédit, dans lequel se révèlent les zones d’opacité et la complexité de la vie intérieure de chacun, conduit à ce que l’argument éthique qui en émerge oblige à ce que le temps se déplie. Car même si la vérité éthique est probablement universelle, pour une véritable culture progressiste du questionnement éthique il faut de l’écoute et un temps pour le verbe.
 
Au cours de mon cheminement à l’Espace éthique, mon intérêt s’est porté sur l’accès aux mots pour une santé de qualité. La parole du malade est un véritable objet de soin. Mais la parole médicale dans sa forme n’a vraiment jamais été enseignée depuis la naissance de la clinique. Elle a fait des ravages, continue à anéantir pour de longues décennies et de longues générations des êtres qui étaient alors en état de confiance parce qu’incertains du présent. La parole du soignant est synonyme d’un surgissement de significations ancrées dans l’instant du verbe reçu, mais parfois aussi dans le passé par cette « fabrique de fausse monnaie » qu’est la culpabilité, et surtout ancrées dans le futur d’un et au delà du patient. Ce verbe médical peut se recevoir comme un détartrage abrasif de toute une existence en devenir. Il a de manière certaine une destinée plurielle. L’éthique de la prise de parole du soignant ne doit pas oublier que son énonciation se doit d’aider le malade à penser, se doit d’épauler en subtilité le proche dans la crispation de son statut. Mon expérience auprès de malades atteints de maladies neurologiques dégénératives incurables m’a fait comprendre que mon métier est aussi et surtout un art où le verbe est omniprésent, se posant comme un acte. Toute prise de parole en face de la vulnérabilité doit se faire en conscience de cet acte langagier par excellence afin de ne pas écorcher le verbe pour ne pas abîmer le sujet.
 

L’être soigné advient

Ce parcours dans la réflexion éthique me livre à présent, et ce depuis 4 ans, aux délices de la transmission. Cette transmission mâtinée d’expériences, d’apprentissages dans les sciences humaines et d’abondantes et réjouissantes lectures philosophiques m’ont amenée à pouvoir dire aux jeunes futurs médecins de nos facultés que dans le clair-obscur de l’intentionnalité, propriété centrale de la conscience, la prise de parole médicale face au soigné est un instant de pudeur en intention d’ouverture. Tout langage est d’abord reçu, nous disent les textes millénaires. La parole est d’abord une rencontre nous dit Georges Gusdorf. Bien souvent, nous le savons le verbe médical annonciateur a sa propre substance : l’irréversible. Il faut alors apprendre que la prise de parole par le soignant doit permettre de s’engager vers un dialogue dont la vertu primitive et la force transcendantale sont la métamorphose comme l’a si bien écrit Hans-Georg Gadamer. La part thérapeutique de cette action passe par l’acceptabilité du soignant à la singularité nouvelle de cette métamorphose. Celle-ci, j’en suis persuadée après 20 ans de pratique médicale, sera l’entente attendue dans le soin, comme un terreau pour une nouvelle autonomie du patient mais également une nouvelle autonomie du soignant engagé dans la promesse. La parole soignante engendre un potentiel d’événements. Elle ne doit plus être considérée comme un pouvoir. Mais elle doit avoir le symbole et la dynamique d’un don pour une rénovation. Cette approche éthique m’anime car je garde à l’esprit que l’être soigné advient ; il nous faut lui livrer les possibilités d’un nouvel esprit du temps, d’une nouvelle imagination existentielle qui se devra être structurante avant d’être signifiante.
Ce travail éthique, fruit de tout ce que j’ai pu recevoir des patients et proches que je connais, a eu la vertu de transformer mes relations humaines en dedans et en dehors de l’hôpital dans lequel je travaille.