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Quand la bioéthique entre à l’école

"L’Espace éthique propose dans un premier temps une concertation avec les enseignants afin de convenir d’un sujet et d’identifier des personnes clés pour nourrir le débat. L’Espace éthique ne se positionne pas comme un intervenant mais comme un interlocuteur des enseignants. Par la suite, une conférence avec les élèves est organisée pour leur présenter le projet : faire une restitution de leur travail devant leurs camarades avec des témoignages et du dialogue, puis une seconde restitution ouverte au grand public à la mairie du IVe."

Par : Antonin Cabioch, Rédacteur scientifique | Publié le : 30 Janvier 2020

Depuis 2015, le programme d’Éducation Morale et Civique (EMC) demande aux enseignants d’aborder les questions d’éthique et de bioéthique avec leurs élèves. L’Espace de réflexion éthique de la région Île de France propose un accompagnement aux professeurs pour les aider à mener une démarche de réflexion éthique et un débat avec les adolescents. La révision des lois de bioéthique en 2019 est l’occasion de discuter de la Procréation Médicalement Assistée (PMA) et de la Gestation Pour Autrui (GPA). Le travail des élèves a été présenté publiquement à la mairie du IVe arrondissement de Paris (en savoir plus). Cet article a été réalisé Antonin Cabioch, rédacteur scientifique, dans le cadre du Master « Master Journalisme, culture et communication scientifiques » de l’Université Paris-Diderot, en partenariat avec l’Espace éthique Île-de-France. Par Antonin Cabioch,

Mercredi matin dans une salle de classe du lycée Pierre-Gilles de Gennes, dans le XIIIe arrondissement de Paris. Face à Richard Yilmaz, leur enseignant, neuf élèves discutent. “La bioéthique, c’est l’étude des textes de loi par rapport aux avancées scientifiques” dit l’une. “Ce sont des limites qu’on doit imposer pour ne pas que ça devienne dangereux” dit l’autre. “C’est une discussion sur la manière d’utiliser les sciences, pour ne pas faire d’eugénisme, par exemple” complète sa voisine.
Cette classe travaille sur les enjeux de la bioéthique. Plus précisément, les élèves travaillent sur les questions que soulèvent la PMA (Procréation Médicalement Assistée) et la GPA (Gestation Pour Autrui). L’objectif est de mettre au point une présentation lors de la restitution organisée par l’Espace de réflexion éthique de la région Île de France, dans l’amphithéâtre du lycée, puis à la mairie du IVe arrondissement de Paris.
 

Accompagner les enseignants et les élèves dans la démarche éthique

Pour créer cette collaboration avec les établissements scolaires, l’Espace éthique Île-de-France s’est appuyé sur la création de l’EMC (Enseignement Moral et Civique) en 2015 pour proposer un accompagnement aux enseignants. En effet, cette matière remplace l’ECJS (Education Civique, Juridique et Sociale) enseignée par les professeurs d’Histoire-Géographie et elle doit être à présent enseignée par l’ensemble des professeurs, toutes disciplines confondues. Difficile donc, sans formation, d’aborder un sujet aussi vaste et complexe que l’éthique et ses enjeux. D’autant plus que les textes officiels n’explicitent pas toujours clairement ce qui doit être abordé, ni dans quelles disciplines. L’Espace éthique Île-de-France travaille sur la diffusion et la médiation de la culture éthique, publie des résultats de recherche et organise des débats publics afin de faire sortir les problématiques du milieu médico-social et les élargir vers les entreprises, par exemple. Il s’agissait donc du partenaire idéal. L’Espace éthique propose dans un premier temps une concertation avec les enseignants afin de convenir d’un sujet et d’identifier des personnes clés pour nourrir le débat. L’Espace éthique ne se positionne pas comme un intervenant mais comme un interlocuteur des enseignants. Par la suite, une conférence avec les élèves est organisée pour leur présenter le projet : faire une restitution de leur travail devant leurs camarades avec des témoignages et du dialogue, puis une seconde restitution ouverte au grand public à la mairie du IVe. Retour à la salle de classe.
 

Acquérir des compétences transversales, un esprit critique et citoyen

Richard Yilmaz, appuyé sur le bureau du professeur devant le tableau blanc, demande :
— “Qui est pour la levée de l’anonymat des gamètes [dans le cadre du don] ?” Personne ne lève la main. Les élèves se regardent. Alignés sur une rangée, ils jettent des coups d’œil à droite, à gauche, ils se toisent presque. L’une des élèves, les cheveux courts, finit par rompre le silence.
— “L’anonymat, ça protège les donneurs. Ils donnent leurs gamètes aux autres, donc ce n’est pas leur enfant.” Une autre élève conteste.
— “Ben, si, c’est un peu leur enfant [puisqu’ils ont le même ADN]. Et les protéger de quoi ?” Les élèves se tournent vers leur professeur. C’est vrai ça, les protéger de quoi ? Richard Yilmaz explique :
— “Ça protège le donneur pour des questions d’héritage. Imaginez : vos parents sont décédés et vous devez gérer les questions d’héritage avec votre frère ou soeur, ce qui n’est déjà pas simple. Tout à coup, quelqu’un que vous ne connaissez pas surgit de nulle part et réclame sa part d’héritage car l’un de vos parents était le donneur de gamètes. D’un autre côté, le risque de ne pas lever l’anonymat, ce sont les problèmes psychologiques et identitaires des enfants. Car quelle différence pourrait-il y avoir entre un enfant issu de FIV (Fécondation In Vitro) et un enfant abandonné ?”
A ces mots, les élèves comprennent que la question est plus compliquée qu’il n’y paraît. Un simple vote oui/non ou pour/contre ne suffit pas : un travail de réflexion et d’argumentation est indispensable. C’est bien là le cœur de l’éthique.
Pour illustrer cela, Khadija Benhamza, enseignante au lycée René Cassin à Gonesse, aime citer Rabelais : “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme”. Selon l’enseignante, acquérir un esprit critique et citoyen afin d’avoir une démarche raisonnée est indispensable pour être conscient des risques de dérives dans les sciences. “[Au lycée] on transmet des connaissances, ce qui crée des machines. Mais sans l’éthique, sans la démarche réflexive, cet amas de connaissance n’a pas de sens” explique-t-elle. L’éthique est primordiale pour ses classes de STL (Sciences et Technologies de Laboratoire) et de ST2S (Sciences et Technologies de la Santé et du Social) car ces filières se destinent aux métiers expérimentaux ou paramédicaux. Le programme scolaire demande d’aborder de nombreux points intéressants mais il n’y a généralement pas assez de temps. La répartition horaire n’est pas allouée de façon explicite selon les matières. “On passe à côté de beaucoup de choses, quand ce n’est pas abordé” confie Mme Benhamza. “Pourtant, les élèves sont intéressés, ils posent des questions, ils sont curieux”. Cette année, ses élèves travaillent sur des petites saynètes pour aborder les différents points de vue autour de la GPA et de la PMA. Le travail n’est pas noté, mais les élèves sont très enthousiastes : la restitution devant leurs camarades et devant un public suffit à les motiver.

Des ateliers pour changer les rapports "savant/ignorant"

Ce travail permet d’acquérir de nombreuses compétences. D’une part, des connaissances disciplinaires dans trois matières : des savoirs en biologie avec Mme Benhamza, sur les mécanismes de la PMA. Ensuite en philosophie où s’ajoutent les notions sur la morale, la loi, ce qui est juste ou pas. Enfin en EMC, où les élèves font le tour de l'actualité dans le but de réaliser une présentation faisant l’état des lieux sur le sujet. Par ailleurs, grâce à l’intervention de chercheurs qui nourrissent le débat, cela permet de faire de l’orientation professionnelle, montrer des exemples de carrière aux élèves et l’importance de l’interdisciplinarité et de la collaboration entre les corps de métier. Enfin, le projet développe des compétences transversales telles que le travail en groupe et la gestion du temps mais aussi l’écoute et l’empathie. Il permet aussi de libérer la parole des élèves les plus timides.
C’est ce qu’a remarqué Cristina Poletto, enseignante en philosophie au lycée Henri IV. Contrairement à M. Yilmaz et Mme Benhamza qui abordent la bioéthique dans le cadre du programme de leurs enseignements en STL et ST2S, Cristina Poletto aborde bénévolement la question lors d’ateliers où les élèves viennent sur la base du volontariat. Ces ateliers visent également une restitution. L’année passée, certains témoins invités à partager leur expérience lors de la restitution se sont décommandés. Des élèves se sont proposés pour transmettre l’histoire des absents, ce qui, selon l’enseignante, marque un grand engagement de leur part et leur a permis de vaincre leur timidité. “Les ateliers ont aussi permis des rapports prof/élève différents du traditionnel savant/ignorant” explique Mme Poletto. “Des élèves sont même parvenus à bouger ma position sur la question de la GPA. Il y a un enrichissement mutuel, un épanouissement des deux côtés”. Cependant, l’enseignante souligne les limites de son projet : “Le problème c’est que les ateliers prêchent les convaincus. Au lieu d’impulser la bioéthique à tous les élèves, on le fait à ceux qui y sont déjà sensibles, pas à ceux qui en ont besoin, car il y a un écrémage”.
 

Faire grandir l’enseignement de la démarche de réflexion éthique

Généraliser l’enseignement de l’éthique dans les lycées fait partie des objectifs de Sébastien Claeys, responsable de la médiation à l’Espace éthique d’Île de France. Il souhaite également favoriser et accompagner la formation à la bioéthique et au débat dans les INSPE (Institut national supérieur du professorat et de l’éducation) pour que les jeunes enseignants aient les outils pour travailler sur ces sujets. “Il y a aussi des pistes à explorer au collège” rajoute Sébastien Claeys. “Par exemple, le handicap est abordé en classe de 3ème ou 4ème”. En effet, bien que l’éthique nécessite une réflexion complexe et argumentée, elle n’est pas pour autant hors de portée des collégiens.
C’est la conclusion de l’étude de Karine Demuth-Labouze, maître de conférence en biochimie. Son article publié en janvier 2017 dans la Revue française d’éthique appliquée rapporte que les collégiens (de la 6ème à la 3ème) sont réceptifs aux questions éthiques. Mieux encore, ils sont demandeurs : l’étude de la bioéthique au collège répondrait à une attente de leur part. Karine Demuth-Labouze préconise pour cela la formation des enseignants et la mise en place d’ateliers pluridisciplinaires, mais surtout la création d’heures de cours dédiés à la bioéthique. Peut-être que la révision des lois de bioéthique en 2019 sera l’élément déclencheur pour démocratiser cet enseignement dans l’Éducation Nationale ?