Scientifiques et animaux de laboratoire : une relation impossible ?

En France, la science a recours à près de deux millions d’animaux pour améliorer la vie quotidienne et le savoir humain. Mais, au regard des débats actuels sur l’éthique et le bien-être animal, quelle vision les scientifiques ont-ils de l’utilisation de ces modèles animaux ? Cet article a été rédigé dans le cadre du Master « Master Journalisme, culture et communication scientifiques » de l’Université Paris-Diderot, en partenariat avec l’Espace éthique Île-de-France.

Par : Guillaume Marchand, Journaliste spécialisé dans les questions de science et société | Publié le : 24 Octobre 2019

  • Chaque groupe de modèles animaux est classé et identifié selon les manipulations faites sur eux. Ici, un aquarium de poissons-zèbres de Sorbonne Université présentant un gène d’intérêt. Crédit photo Guillaume Marchand
  • Des cages de souris et de rats sont entreposées sur une étagère métallique dans Sorbonne Université, c’est ici que ces animaux passent la plupart de leur temps. Crédit photo Guillaume Marchand
  • Ces rangées d’aquariums renferment des centaines de poissons-zèbres utilisés entre autres pour des recherches sur le développement embryonnaire. Crédit photo Guillaume Marchand
  • Cet aquarium renferme tous les poissons-zèbres destinés à mourir, ils sont soit trop vieux soit ils ne sont plus utiles pour les expérimentations. Crédit photo Guillaume Marchand
  • Les souris sont facilement anxieuses. Pour éviter toute source de stress, les animaliers et les scientifiques respectent scrupuleusement leur cycle circadien. Chaque jour, une lumière artificielle s’éteint et s’allume aux mêmes horaires. Crédit photo Guillaume Marchand
  • Stéphane Tronche, technicien animalier, trie les embryons de poissons-zèbres en vue des expériences du lendemain. Crédit photo Guillaume Marchand

« Si on utilise les animaux, c’est surtout pour résoudre des problèmes humains », interpelle Georges Chapouthier, confortablement installé à une table de café aux abords du Jardin du Luxembourg. Ce chercheur émérite de Sorbonne Université a travaillé près de 40 ans avec des modèles murins. « J’ai utilisé durant mes recherches en psychopharmacologie de nombreuses souris notamment pour développer des anxiolytiques. C’est d’ailleurs la grande contradiction de ma vie, puisque c’est mon amour pour la Nature qui m’a initialement poussé à faire des études en biologie », poursuit-il.
En France, les expérimentations scientifiques incluant des animaux sont en constante augmentation depuis 2014. Selon le ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation, en 2016, les laboratoires ont eu recours à 1 918 481 animaux. La recherche scientifique semble plus que jamais avoir besoin d’animaux pour effectuer de nombreuses phases de tests cliniques. Ces expérimentations réalisées sur des cobayes non-humains permettent de mettre en avant l’innocuité de molécules ou de produits sur les organismes. Lorsque les effets sont démontrés comme bénéfiques sur les animaux, les essais peuvent alors commencer sur l’humain. « Les détracteurs de l’expérimentation animale disent souvent que ce qui est applicable  à l’animal, ne l’est pas chez l’Homme. C’est faux ! », réplique Georges Chapouthier. « Bien évidemment, dans quelques rares cas, un médicament testé en laboratoire qui n’est pas toxique pour un animal, l’est pour l’Homme. Mais en psychopharmacologie, si vous donnez un anxiolytique efficace à une souris, il fonctionnera chez l’Homme ».

Des cobayes à la carte

La recherche scientifique choisit différents types de modèles animaux selon la problématique qu’elle cherche à traiter. Afin d’éviter toute capture d’animaux sauvages, la Science fait appel à des individus élevés en captivité. Des années d’expérimentations animales ont façonné des cobayes non-humains très commodes d’utilisation  pour les scientifiques. Ces animaux sélectionnés pour leurs gènes et leur comportement sont devenus des êtres vivants paisibles et se développant très vite. Selon Georges  Chapouthier, l’une des principales ambiguïtés éthiques autour de l’utilisation des animaux dans les laboratoires relève de l’épistémologie. « Le modèle animal ne doit pas trop être éloigné de l’Homme sur le plan biologique mais suffisamment pour qu’il ne pose pas trop de problèmes éthiques », analyse-t-il. Les poissons-zèbres, par exemple, sont d’excellents candidats pour les études sur le développement embryonnaire ou sur les tissus car ces derniers se développent très rapidement et ont également la capacité de régénérer des parties entières de leur corps comme leurs nageoires ou leur cœur. Utilisée dans 59,6 % des expériences incluant des individus vivants, la souris est un modèle animal dit « classique », puisqu’elle a notamment un cycle de développement et de vie court ainsi qu’un faible coût d’élevage.

La relation homme-animal au centre des recherches

Travailler avec un animal vivant n’est pas anodin, des liens peuvent émerger avec les chercheurs mais aussi avec les animaliers des instituts de recherche. Plongées dans la lumière artificielle, des rangées d’aquariums s’agglomèrent dans une salle des sous-sols de Sorbonne Université. C’est dans cet environnement atypique que travaille Stéphane Tronche, technicien animalier de l’université. Désormais rattaché aux soins des poissons-zèbres, il fut un temps au contact des souris et des rats de laboratoire. « J’avais beaucoup d’empathie pour les souris et les rats, j’aimais les caresser car on peux les prendre dans les mains contrairement aux poissons. C’est important de le faire ». Les liens doivent, en effet, être entretenus par l’animalier et le chercheur pour faciliter la manipulation. À ce petit jeu-là, les scientifiques sont très attentifs. « Avant j’avais un peu l’image des chercheurs qui passaient leur temps à faire des dissections mais quand je suis entré dans ce milieu, à part de très rares personnes, tous étaient ultra-attentifs envers leurs animaux et à leurs manipulations. S’il manque de la nourriture ou de l’eau dans les bacs des souris et des rats, les chercheurs sont les premiers à aller chercher les animaliers », assure Stéphane Tronche.
À l’instar des animaux élevés dans les zoos, les modèles animaux ne sont plus adaptés à leur environnement naturel ou bien ils sont porteurs de souches pouvant altérer les populations sauvages. Une fois l’expérience terminée, c’est donc à l’animalier que revient la responsabilité de donner  les animaux à des particuliers hors personnel de l’institut de recherche – à cause d’éventuels échanges de parasites ou de pathogènes – ou de les euthanasier. Georges Chapouthier, amoureux des animaux, a dérogé plusieurs fois à cette règle puisqu’il a évité ce funeste destin à quelques souris et rats.

Comités éthiques : vers un meilleur respect des droits de l’animal ?

L’accès des scientifiques aux modèles animaux s’est complexifié au cours des années. « Il y a 40 ans, les chercheurs faisaient ce qu’ils voulaient », se remémore le chercheur en psychopharmacologie. « Entre temps, il y a eu des améliorations éthiques. Avant que je parte à la retraite il y a 10 ans, il fallait une autorisation d’expérimenter qui nous était délivrée par le Ministère de la Recherche, donner nos protocoles et expliquer pourquoi nous avions besoin de modèles animaux ». Dans cette dynamique, des comités d’éthique ont été créés en 2013 dans tous les établissements de recherche scientifique. Ces commissions se targuent de faire progresser les contrôles contre les abus mais également les droits des animaux utilisés dans les laboratoires. Elles tentent ainsi de répondre à l’épineuse question : les désagréments causés à des organismes non-humains sont-ils raisonnables par rapport à l’intérêt scientifique de l’expérience ?
Constitués en grande partie d’experts et de scientifiques réalisant eux-mêmes des expérimentations sur des modèles animaux, les comités éthiques des instituts de recherches « ont une composition déséquilibrée » déclare une source qui souhaite rester anonyme. Travaillant dans le domaine de la recherche, cette personne explique qu’une directive européenne datant de 2010 a défini des méthodes alternatives concernant l’emploi des animaux dans les laboratoires, dites des 3R : replacement, reduction et refinement. Elles visent à remplacer les animaux de laboratoire (replacement), réduire leur nombre (reduction) et améliorer leurs conditions de vie (refinement). Or, la surreprésentation des chercheurs au sein des comités favoriserait l’impartialité et donc l’approbation facilitée des dossiers. « Les comités d’éthique se focalisent généralement plus sur l’aspect refinement que sur les deux autres méthodes, alors qu’initialement il est abordée uniquement lorsqu’il n’est pas possible d’employer les deux autres procédés ». Un point de vue que ne partage pas M. Chapouthier. Cet élégant septuagénaire craint que l’ouverture des comités d’éthique aux non-initiés « favorise le rejet de la plupart des expérimentations au seul motif qu’ils ne comprennent pas l’expérience ».

Quels seront les cobayes du futur ?

Les alternatives aux animaux de laboratoire sont au centre des débats sur l’expérimentation animale en Europe. La France est d’ailleurs un mauvais élève en la matière puisqu’elle est le pays européen qui utilise le plus d’animaux à des fins expérimentales et scientifiques. Malgré la mise au point de technique comme les cultures de cellules ou bien les simulations par ordinateur, Georges Chapouthier déclare « que sur le plan officiel la recherche d’alternatives n’est pas assez encouragée ». Un point de vue que partage le scientifique anonyme, selon lui « la plupart des chercheurs décrivent plus ces nouvelles méthodes comme un complément à l’utilisation de modèles animaux ». La suppression des cobayes non-humains n’est pas possible aujourd’hui et va prendre du temps. Actuellement, certains domaines de recherches ne peuvent pas se passer d’organismes vivants car leur intérêt se trouve avant tout dans le fonctionnement entier du corps étudié. Et ça, les machines ou les biotechnologies ne savent encore pas le remplacer.