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Trois valeurs pour faire face à la violence

"Passé le temps des actions et réactions immédiates face à ces violences meurtrières, nous arrivons chaque jour un peu plus, dans le temps de l’oubli médiatique et le temps de la guérison pour les moins atteints physiquement et/ou psychiquement. Oui mais pour tous les autres ? Dans quelle temporalité va s’inscrire leur vie maintenant ?"

Par : Catherine Ollivet, Présidente du Conseil d’orientation de l’Espace de réflexion éthique de la région Ile-de-France, Présidente de France Alzheimer 93 | Publié le : 04 Février 2016

En cette soirée anniversaire de la déclaration des droits de l’homme du 10 décembre 1948, j’aimerais vous offrir trois valeurs qui m’apparaissent aujourd’hui d’évidence dans cette mairie du 10ème arrondissement. Des valeurs mises en lumière par la violence de cette guerre déclarée à l’homme, au cœur de Paris, dans la nuit du 13 novembre dernier.
 

L’Humilité devant la nécessité morale

J’entends encore au petit matin, la voix du Ministre de l’Intérieur, égrener la litanie des chiffres, celui terrible des morts, celui des blessés, près de 450, et parmi ceux-ci un dernier chiffre : «  dont 89 en urgence vitale absolue ». Et j’ai pensé alors : « mais combien d’entre eux vont venir dans les heures et les jours qui viennent, allonger la terrible liste  des morts ? ». Les heures et les jours sont passés, et deux de ces blessés, oserais-je le dire, seulement deux, ont quitté les vivants pour basculer dans l’autre liste.
Des centaines de professionnels soignants, bien loin des lumières affolantes des projecteurs, des caméras et micros des journalistes, médecins, urgentistes, anesthésistes, chirurgiens, infirmiers et aides-soignants, mais aussi oubliés parmi les oubliés médiatiques, ces modestes agents d’entretien, nettoyant sans relâche le sang, les chairs, les fragments d’os que ces corps fracassés avaient abandonnés dans les salles des urgences, lavant, stérilisant, remettant en fonction les salles d’opération entre deux chirurgies de guerre, des hommes et des femmes ont tout donné de leurs valeurs du soin et de l’accompagnement, pour que les blessés « en urgence vitale absolue » reçoivent les soins immédiatement indispensables à leur vie.  Dans la nuit du 13 novembre dernier, elle a été pratiquée à l’extrême par tant de professionnels du secours, du soin et de l’accompagnement qui ne recherchaient ni la gloire, ni même  la reconnaissance. Cette vertu se nomme humilité.
 

Équité face aux individus en souffrance

Si l’égalité est inscrite au fronton de nos mairies, une autre vertu s’avère bien plus difficile à faire vivre tant elle en parait proche au risque parfois d’y être confondue. Elle demande pourtant attention, respect, réflexion pour être pratiquée. Il ne s’agit plus de donner à tous la même chose, mais bien de donner à chacun selon ses besoins et ses droits.
Dans mon département de Seine St Denis, le jour de l’hommage national aux morts dans la cour des Invalides, un homme pleurait en regardant l’évènement à la télévision. Il pleurait sans doute et comme bon nombre d’entre nous, le cœur étreint pas l’émotion, mais il pleurait aussi parce qu’il n’avait pas été invité comme les autres blessés. Atteint gravement au cours de cette même nuit du 13 novembre par les boulons contenus dans la ceinture d’un terroriste s’étant fait exploser, il n’était pas au « bon » lieu des attentats, il n’était pas un « bon » blessé ouvrant le droit d’être invité à cette cérémonie d’hommage national, il était seulement un blessé des attentats du Stade de France. Et il pleurait devant ce qu’il vivait comme une injustice faite à son corps blessé.
Si l’égalité est une valeur de la République, ceux qui devraient la servir manquent parfois d’une autre vertu tout aussi nécessaire et qui se nomme équité. 
Et c’est bien ce que ressentent dans l’ordinaire de la vie quotidienne des hôpitaux, bon nombre de professionnels du soin et de l’accompagnement : si les soins techniques peuvent, en tant que tels, être définis, quantifiés, tracés, valorisés dans la nomenclature égalitaire des actes soignants, ne serait-il pas tout aussi indispensable de  quantifier, valoriser avec équité, les subtilités de la présence à l’autre, ces accompagnements humains, attentifs et respectueux de la singularité de chaque personne en situation de vulnérabilité par ses blessures, ses maladies ou ses handicaps ?
 

Constance et Solidarité vis-à-vis de ceux à jamais vulnérables quotidiennement

Passé le temps des actions et réactions immédiates face à ces violences meurtrières, nous arrivons chaque jour un peu plus, dans le temps de l’oubli médiatique et le temps de la guérison pour les moins atteints physiquement et/ou psychiquement. Oui mais pour tous les autres ? Dans quelle temporalité va s’inscrire leur vie maintenant ?
Vient le temps des chirurgies réparatrices, greffes et multiples opérations pour redonner à ce visage à moitié emporté par une balle une apparence plus « humaine » et des dents pour manger ; celui des constructions de prothèses individuelles et particulières aujourd’hui si incroyablement performantes mais qui ne remplaceront pourtant jamais cette main ou cette jambe arrachées ; celui des rééducations fonctionnelles épuisantes pour réapprendre à marcher, ou porter à nouveau une cuillère jusqu’à sa bouche. Des mois, des années pour certains, et pour quelques-uns sans doute, des combats à mener jusqu’à la fin de leur vie.
Quelle solidarité nationale les accompagnera financièrement, matériellement, dans les conséquences de cette tragique nuit ? Quelles présences aimantes résisteront à l’assaut du droit à l’oubli ? Combien d’amis seront encore là au temps venu des préoccupations personnelles et des légitimes plaisirs de la vie ? Bon nombre de ces grands blessés sont jeunes ; sont-ils assurés de cette solidarité nationale proclamée, et ce jusqu’à la fin de leurs besoins de soins et d’accompagnement dans leur nouvelle vie avec des handicaps ? Combien de politiques se souviendront encore de la date du 13 novembre 2015 lorsqu’il s’agira de voter une nouvelle loi pour les personnes handicapées, si la motivation première est de diminuer les dépenses de la Sécurité Sociale ou du budget social des départements ?
Passé le temps des émotions, qui fera vivre encore la vertu nommée constance ?
 
N’ayez pas peur, dans ces temps de la violence et de la vie outragée, nous sommes aujourd’hui assurés que des hommes et des femmes portent très haut les valeurs de fraternité et d’équité.
N’ayez pas peur, dans les temps de l’accompagnement au quotidien, bon nombre d’hommes et de femmes portent aussi très haut les valeurs de solidarité et d’humilité.
N’ayez pas peur, dans les temps du crépuscule de la vie, des hommes et des femmes sont encore et toujours fidèles à leurs engagements, dans la constance d’une parole donnée ou d’un amour sans condition. 
Les valeurs de la République et les vertus philosophiques ne vivent que par les hommes, et peuvent mourir comme les hommes. Alors, restons vigilants !
 
Passé le temps des actions et réactions immédiates face à ces violences meurtrières, nous arrivons chaque jour un peu plus, dans le temps de l’oubli médiatique et le temps de la guérison pour les moins atteints physiquement et/ou psychiquement. Oui mais pour tous les autres ? Dans quelle temporalité va s’inscrire leur vie maintenant ?
Vient le temps des chirurgies réparatrices, greffes et multiples opérations pour redonner à ce visage à moitié emporté par une balle une apparence plus « humaine » et des dents pour manger ; celui des constructions de prothèses individuelles et particulières aujourd’hui si incroyablement performantes mais qui ne remplaceront pourtant jamais cette main ou cette jambe arrachées ; celui des rééducations fonctionnelles épuisantes pour réapprendre à marcher, ou porter à nouveau une cuillère jusqu’à sa bouche. Des mois, des années pour certains, et pour quelques-uns sans doute, des combats à mener jusqu’à la fin de leur vie.
Quelle solidarité nationale les accompagnera financièrement, matériellement, dans les conséquences de cette tragique nuit ? Quelles présences aimantes résisteront à l’assaut du droit à l’oubli ? Combien d’amis seront encore là au temps venu des préoccupations personnelles et des légitimes plaisirs de la vie ? Bon nombre de ces grands blessés sont jeunes ; sont-ils assurés de cette solidarité nationale proclamée, et ce jusqu’à la fin de leurs besoins de soins et d’accompagnement dans leur nouvelle vie avec des handicaps ? Combien de politiques se souviendront encore de la date du 13 novembre 2015 lorsqu’il s’agira de voter une nouvelle loi pour les personnes handicapées, si la motivation première est de diminuer les dépenses de la Sécurité Sociale ou du budget social des départements ?
Passé le temps des émotions, qui fera vivre encore la vertu nommée constance ?
 
N’ayez pas peur, dans ces temps de la violence et de la vie outragée, nous sommes aujourd’hui assurés que des hommes et des femmes portent très haut les valeurs de fraternité et d’équité.
N’ayez pas peur, dans les temps de l’accompagnement au quotidien, bon nombre d’hommes et de femmes portent aussi très haut les valeurs de solidarité et d’humilité.
N’ayez pas peur, dans les temps du crépuscule de la vie, des hommes et des femmes sont encore et toujours fidèles à leurs engagements, dans la constance d’une parole donnée ou d’un amour sans condition. 
Les valeurs de la République et les vertus philosophiques ne vivent que par les hommes, et peuvent mourir comme les hommes. Alors, restons vigilants !