De l’humain augmenté au posthumain

"La question qui se pose alors est de savoir si ce projet d’augmentation est vraiment en rupture avec le désir de perfectionnement lié à la nature humaine, ou si ce n’est pas le cas. Quand on y regarde de près et en dépit des apparences, il semble bien que ce sont toujours les mêmes aspirations qui sont à l’œuvre dans ce qui apparaît en définitive comme un mouvement continu et que rien ne permet de penser que l’augmentation biotechnologie de l’être humain mettrait inévitablement en danger les pratiques et les valeurs fondamentales qui nous tiennent à cœur, même si elle crée de réelles tensions."

Par : Bernard Baertschi, Maître d’enseignement et de recherche, Institut Éthique, Histoire, Humanités, université de Genève | Publié le : 29 Octobre 2019

A lire :
Bernard Baertschi, De l’humain augmenté au posthumain, Paris, Vrin, 2019

La littérature sur le transhumanisme, parfois aussi nommé posthumanisme, est foisonnante. On voit s’y opposer d’un côté des technoenthousiastes et de l’autre des technosceptiques, ou, comme on les appelle aussi aux États-Unis, des bioprogressistes et des bioconservateurs. La double référence à la technique et à la biologie est intéressante, car il s’agit effectivement du projet de changer l’être humain au moyen de technologies, ressortissant les unes aux disciplines biomédicales (médicaments, génie génétique), les autres aux sciences de l’ingénieur (dispositifs électriques et magnétiques, interfaces cerveau-machine, implants électroniques).
À partir de cette opposition se dessine l’image de deux êtres humains, ou plutôt d’un être humain et d’un être posthumain, décrits de manière contrastée. Le premier, celui que l’évolution naturelle a peu à peu façonné, n’hésite certes pas à s’améliorer et à se perfectionner, mais il compte pour cela sur ses facultés naturelles, y compris lorsqu’elles sont collectivement organisées comme dans l’éducation et la politique, ainsi que sur la création d’outils; il refuse toutefois de se transformer et de s’augmenter par les moyens biotechnologiques que j’ai mentionnés. Tendre au posthumain, c’est au contraire soutenir que la tâche de l’être humain actuel est de dépasser ce que l’évolution naturelle a produit, car elle n’est pas à même de réaliser ce à quoi l’humain contemporain aspire, vu sa lenteur. Pour certains transhumanistes, l’augmentation et le dépassement sont indispensables si nous voulons survivre au dérèglement climatique actuel, causé par le mode de vie de l’humain naturel (homo sapiens) mais à quoi ce même humain naturel est incapable de remédier, vu sa faiblesse cognitive et morale.

Cette présentation dichotomique du sujet s’accompagne de jugements moraux opposés, chacun considérant la position de l’autre comme indéfendable. Le dialogue est dès lors bien difficile, il est même le plus souvent absent, chacun campant sur ses positions. Le livre qui vient de paraître (De l’humain augmenté au posthumain, publié chez Vrin dans la collection Pour demain) s’écarte d’une telle approche et propose de partir du désir immémorial d’amélioration ou d’augmentation de l’être humain – l’amélioration faisant référence à l’aspect qualitatif, l’augmentation à l’aspect quantitatif – afin de voir comment il s’incarne dans l’ère biotechnologique qui est la nôtre. Par là, il veut dépasser l’opposition frontale des deux camps en examinant progressivement et dans le détail les avantages et les inconvénients, les bénéfices et les risques du perfectionnement biotechnologique de l’être humain, depuis le dopage cognitif que permettent les substances psychoactives jusqu’à la promesse d’un être posthumain, en progressant de l’un à l’autre et en concevant le second comme le passage à la limite du premier.
La question qui se pose alors est de savoir si ce projet d’augmentation est vraiment en rupture avec le désir de perfectionnement lié à la nature humaine, ou si ce n’est pas le cas. Quand on y regarde de près et en dépit des apparences, il semble bien que ce sont toujours les mêmes aspirations qui sont à l’œuvre dans ce qui apparaît en définitive comme un mouvement continu et que rien ne permet de penser que l’augmentation biotechnologie de l’être humain mettrait inévitablement en danger les pratiques et les valeurs fondamentales qui nous tiennent à cœur, même si elle crée de réelles tensions.

Dans la littérature, on trouve toutefois de très nombreuses mises en garde concernant les risques tant physiques (p. ex. pour la santé) que moraux (p. ex. pour l’authenticité) que l’augmentation de nos capacités par des moyens biotechnologiques feraient courir à l’être humain. Ces moyens auraient le pouvoir de corrompre le sens de nos pratiques morales et sociales. Ainsi, le mérite et l’effort personnels ne pourraient plus être invoqués pour justifier nos réussites, la distinction entre le naturel et l’artificiel serait brouillée, nous perdrions le contact avec notre vrai moi ou notre moi profond, l’équité serait mise en danger par l’existence d’humains cognitivement dopés et la pression sociale à une amélioration compétitive nous priverait de notre autonomie.
Quand on examine ces risques de près, on se rend compte que s’ils ne sont effectivement pas dépourvus de fondement et de pertinence, leur portée est souvent exagérée et les intuitions qui les sous-tendent ne manifestent pas toujours une rationalité sans faille. Pour prendre un exemple simple: qui jugerait que Sartre n’a pas de mérite, ou même qu’il a triché, parce qu’il a pris des substances psychoactives pour écrire L’Être et le néant ?

Le transhumanisme porte le fer contre nos intuitions à une profondeur plus grande encore, puisqu’il met en question l’idée que la nature humaine est inaltérable et intangible. Cette attaque est l’occasion de réfléchir sur la place que l’idée de nature, humaine et non-humaine, joue en éthique et sur sa valeur. On réalise alors que, depuis le XVIIe siècle en tout cas, sa situation est ambiguë: d’une part, la nature est conçue comme un achèvement ou une perfection qui se propose comme fin à réaliser (comme lorsqu’on dit que l’être humain a à réaliser sa nature), mais d’autre part elle est un donné brut qui doit être dépassé, car les limites qu’elle manifeste sont des obstacles à notre épanouissement. C’est ainsi que la médecine lutte contre ces calamités naturelles que sont les maladies.
Réfléchir sur l’augmentation de l’être humain et sur le transhumanisme est en définitive l’occasion de réfléchir sur l’être humain, sur ce qui le rend humain et sur le caractère désirable ou non de préserver cette humanité et les limites qu’elle implique. Car l’humanité est une réalité naturelle, et comme toutes les réalités naturelles, elle oscille de manière ambiguë entre une fin à réaliser et un donné à parfaire et à dépasser.