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L’oubli destructeur

L’oubli n’est pas simplement un trou de mémoire ou, à la longue, une déficience fâcheuse. C’est d’abord une faculté active qui permet de tourner la page (ou même, plus radicalement, de changer de livre). Mais comme penser la forme "destructrice" de l'oubli, involontaire, massive, qui affecte notamment les patients atteints de maladies neuro-dégénératives ?

Par : Yannis Constantinidès, Professeur agrégé et docteur en philosophie | Publié le : 03 Septembre 2009

Temps de dépendance

L’oubli - on ne l’oublie que trop souvent ! - n’est pas simplement un trou de mémoire ou, à la longue, une déficience fâcheuse. C’est d’abord une faculté active, comme l’a montré Nietzsche, qui permet de tourner la page (ou même, plus radicalement, de changer de livre), d’éviter toute accumulation pénible de sentiments ou de souvenirs (pensons à la mémoire encombrée du personnage de Borges qui retient absolument tout).

Plus encore que la mémoire sélective (orgueil v/s mémoire), l’oubli volontaire (non au sens de la volonté consciente certes) est créateur, régénérateur ; il est synonyme de vie saine, sans ressentiment, sans dyspepsie.

Il est donc nécessaire de sortir d’une représentation trop étroitement rationaliste de la personne (accolée d’ailleurs aux notions fétichisées d’autonomie et de dignité), qui serait synonyme de mémoire consciente. L’interdépendance (le fait d’être en relation) est justement le plus affecté par la maladie d’Alzheimer avec le déclin de la vie relationnelle et l’enfermement en soi (« nul homme n’est une île », dit le poète John Donne, mais le malade d’Alzheimer finit par le devenir bien malgré lui).

Conserver à tout prix une trace mnésique de tout, est-ce vraiment souhaitable ? Il y a là un effort pénible et contre-nature, comme l’a également montré Nietzsche. La mémoire du corps est infiniment plus sûre que cette mémoire forcée des événements.

L’oubli destructeur est au contraire l’oubli involontaire, massif, comme celui qui affecte les patients atteints de maladies neuro-dégénératives.

Destructeur de leur personnalité d’abord, mais aussi et peut-être surtout des liens qu’ils avaient tissés avec les autres et qui sont réellement constitutifs de ce qu’ils sont. Ils ne sont plus dans l’interdépendance en quelque sorte, mais seulement dans la dépendance.

Destructeur aussi pour les aidants, qui se souviennent, eux, de tout et se retrouvent dans une relation asymétrique et sans la moindre gratification. Sans doute souffrent-ils plus que les malades eux-mêmes parce qu’ils gardent précisément la mémoire des événements douloureux. En tout cas, ils ont tendance à figer le malade en celui qu’il a été sans tenir compte de ce qu’il est devenu. La réminiscence est ici désastreuse puisqu’elle contraint à toujours opposer l’après à l’avant… C’est comme devoir faire le deuil d’une personne pourtant toujours vivante (de la personne qu’elle a été et qu’elle n’est plus). Deuil d’ailleurs sans doute nécessaire puisqu’il est terrible de devoir guetter en permanence les petites résurgences de la vieille personnalité alors qu’on a littéralement à faire à une autre personne et qu’il faut tout reprendre à zéro (c’est là le thème du beau film de Nick Cassavetes The Notebook, sur cette maladie (1)).

La mémoire du corps

La mémoire intégrale n’est donc pas le remède à l’oubli destructeur, mais un mal symétrique. Ne vaut-il pas mieux en effet stimuler la mémoire corporelle ? La mémoire du corps est plus complète et moins traîtresse que la mémoire consciente (et plus directement liée à notre – vraie – personnalité) : le rêve en est l’éloquente illustration puisqu’il met en œuvre cette mémoire viscérale des émotions, des sentiments sans faire appel à la conscience.

Aussi paraît-il passablement vain de tenter par tous les moyens de faire reprendre conscience du passé (d’un passé figé, fétichisé) aux malades atteints d’Alzheimer plutôt que de faire appel à ces souvenirs joyeux constitutifs de la personnalité (la musique est à cet égard un extraordinaire vecteur) et les laisser se modifier, se transformer en eux, vivre en un mot leur vie propre, comme chez tout un chacun. Faut-il en effet les enfermer dans le passé, sous prétexte qu’ils vivent dans un présent étriqué ? Ne vaut-il pas mieux tenter d’enrichir ce présent en lui donnant plus d’épaisseur et de densité ?

Le grand poète grec Constantin Cavafis (traduit en français par Marguerite Yourcenar) a magnifiquement dépeint cette mémoire corporelle dans le poème intitulé « Reviens… » :

Reviens souvent me prendre,
Sensation que j'aime,
Reviens me prendre,
Quand du corps s’éveille la mémoire,
Quand un désir ancien tressaille à nouveau dans le sang,
Quand se souviennent la peau, les lèvres,
Quand les mains croient sentir, croient toucher à nouveau.

Reviens souvent me prendre dans la nuit,

Quand se souviennent la peau, les lèvres…

 

Notes :

(1) Il faudrait au passage rectifier le titre français (maladroit) de ce film, devenu « N’oublie jamais » : la momification du passé n’est pas sans risque, comme nous l’avons vu.