/

Naissance et disparition des centres de vaccination en 80 jours

Retour, par un interne de santé publique, sur les 80 jours d'existence des centres de vaccination contre la grippe A H1N1

Par : Gregory Emery, Médecin de santé publique | Publié le : 02 Septembre 2010

12 novembre 2009 - 30 janvier 2010 : drôle d’expérience de civisme
 

Histoire d’un malaise

80 jours, c’est le temps mis par Phileas Fogg pour faire le tour du monde. 80 jours c’est le temps mis, en France, pour avoir vu naitre et disparaitre les centres de vaccination.

Ce qu’on pouvait lire fin janvier 2010 sur le site internet de la Préfecture de Police de Paris annonçait la fin d’une histoire, la fin de campagne en centre de vaccination :

« La campagne de vaccination, contre la grippe A (H1N1), débutée le 12 novembre dernier, a permis de vacciner 840 000 personnes, dans les 171 centres ouverts en région Ile-de-France, dont 204 000 personnes à Paris. La nette baisse de la fréquentation, le développement d’une offre de vaccination complémentaire en milieu hospitalier, en entreprises, ainsi que l’ouverture à la médecine libérale, autorisent l’adaptation du dispositif tout en poursuivant la vaccination. Ainsi, à Paris, pour la semaine du 25 au 30 janvier 2010 un seul centre de vaccination demeurera ouvert au public […] Ce centre fermera le samedi 30 janvier 2010 au soir. »

La lumière jaune des centres de vaccinations va donc s’éteindre définitivement et mettre fin à 80 jours d’une campagne difficile, tant sur le plan des polémiques politiciennes que sur le plan de l’organisation opérationnelle de terrain.

« Je veux le dire ici avec gravité : c’est aux résultats, en septembre, que l’histoire jugera notre politique de prévention. L’heure des bilans n’a pas sonné. » Tels ont été les propos de la Ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, lors de son audition devant les députés le 12 janvier dernier.

Effectivement, si dresser un bilan de la campagne dans son ensemble serait aujourd’hui un exercice périlleux, on peut dès aujourd’hui, à l’aulne de leur fermeture, dresser celui des centres de vaccination. Les portes vont se fermer sur des gymnases vides depuis bien des semaines. La décision de laisser la place aux généralistes semble être effectivement la meilleure des portes de sorties. Le discours de prévention individuel et collectif n’a visiblement pas été compris. Les message flash « annulant et remplaçant » de la DGS ont abouti à une grande confusion dans l’esprit des professionnels de Santé. Alors « Avec ou sans adjuvant ? », « Avec ou sans bon de vaccination ? », « Et les priorités vaccinales ? »

L’organisation DASS de Paris a laissé place à une organisation DRASS- Préfecture de Paris. Nous sommes alors passés d’une (des)organisation médicale, à une (des)organisation quasi militaire. Des gendarmes sont allés chercher des internes dans les hôpitaux parisiens, si encore les centres avaient connus une réelle affluence ! Non, hormis un pic de fréquentation au début du mois de décembre, les centres de vaccinations ouverts 7 jours sur 7 jusqu'à 22h, ne se sont jamais remplis, du moins n’ont jamais atteint leur vitesse de croisière.

Les panneaux en cartons permettant de séparer les différentes zones du gymnase (P1, P2, P3…) se sont progressivement recouverts de dessins, de textes, entre colère et incompréhension. Sur l’une des affiches on pouvait lire « les étudiants en soins infirmiers sont réquisitionnés sur le temps de cours ou de vacances, sans aucun dédommagement… le gouvernement abuse de notre civisme purement et simplement… (à propos des nombreuses heures et examens qui n’ont pas pu avoir lieu) tout cela préfigure malheureusement des conditions de travail auxquelles nous serons confrontés une fois diplômés ! Il ne fera bientôt pas bon être infirmiers en France … ni être malade. » Le malaise est bien présent. Si les murs n’ont pas d’oreille, les murs de cartons parlent d’eux même.

Les messages ne sont pas passés. Ni chez les infirmiers, ni chez les internes, ni même chez les patients. Faute sans doute à la communication officielle pleine de maladresses. Pendant les vacances de Noel le point presse officiel expliquait : « Les horaires des vacations seront fixés par les préfets. L’offre de vaccination dans les zones touristiques, notamment en montagne, sera renforcée, avec des actions de communication pour informer les vacanciers. Les équipes mobiles de vaccination seront redéployées vers les établissements médico-sociaux, la vaccination en milieu scolaire étant suspendue. Une campagne de mobilisation et de sensibilisation sera organisée dans les quartiers défavorisés, où l’adhésion à la vaccination s’est révélée sensiblement inférieure à la moyenne. »

Skier ou se faire vacciner, tel était le choix proposé pour les plus chanceux, pour les moins chanceux ils auront droit à une leçon sur la vaccination.

Une certaine solidarité sanitaire

Le 16 novembre, j’écrivais pour le site de l’Espace éthique/AP-HP un éditorial traitant de ma première expérience dans un centre de vaccination. Cet édito plutôt satirique ne laissait pas la place au pessimisme. 80 jours plus tard, le ton est moins satirique, plus critique et la naïveté et l’optimisme des premiers jours ont laissé place à une certaine vision négative de la chose.

Mais rassurez-vous, je suis toujours aussi fier d’avoir donné l’exemple de mon implication responsable. Je vais donc pour continuer ce papier faire preuve d’enthousiasme, car comme le dit Xavier Guilhou, expert dans en gestion de crise, « l'enthousiaste mène loin, le cynique limite l'aventure ». Il s’agit bien la d’une aventure, d’une longue et difficile aventure que nous venons de vivre ensemble.

Sur une autre affichette était écrit « Un pour tous, tous pour un », et si c’était là que résidait le bon coté de l’aventure, nous sommes devenus les mousquetaires des temps modernes.

Les centres de vaccinations ont créé du « lien social » : les gens se sont parlés, les gens se sont battus, les gens se sont souris, les gens se sont insultés, une chose est certaine, il y a eu de l’échange.

De l’échange il en a fallu à nous autres médecins, pour convaincre ou du moins essayer de convaincre, nos patients que les adjuvants n’étaient pas dangereux, que « pour moi, pour mes proches, pour les plus fragiles, pour tous… la meilleur protection c’est la vaccination. »

Au décours des semaines, j’ai rencontré des gens riches en qualités humaines : des médecins retraités, appelés les transmetteurs, venu donné un coup de main, des agents du Trésor Public avec lesquels j’ai pu résoudre mes problèmes d’impôts locaux … sans oublier les personnes venus se faire vacciner que je remercie de nous avoir accompagné dans cette aventure.

Dans mon premier édito, je soupçonnais l’administration de ne pas nous dédommager. C’est désormais chose faite, j’ai reçu un virement couvrant la totalité de mon activité en centre de vaccination.

Au fur et à mesure des semaines, nous avons vu apparaitre des bouteilles d’eau, des sandwiches, des bonbons et même des ballons de basket. La corvée de la vaccination s’est transformée en une jolie colonie de vacances pour adultes.

Une chose est évidente : cette expérience restera pour moi une expérience sans précédent, ceci tout en espérant très sincèrement qu’elle ne se renouvelle pas. Dans ce contexte bien différent de celui dans lequel j’ai l’habitude d’évoluer, j’ai appris énormément de choses sur moi, sur les autres, sur la gestion de crise, sur la vaccination, sur la définition des mots civisme et devoir. Moi qui début mai me moquait ouvertement du slogan de la campagne de vaccination, je viens enfin de comprendre son sens. Et si tout simplement la phrase « les gestes de chacun font la santé de tous » n’était pas un simple message de prévention mais la juste expression d’une certaine solidarité sanitaire ?