/

texte

editorial

Pandémie grippale : il est temps de nous mobiliser

Par: Emmanuel Hirsch, Directeur de l’Espace éthique de la région Ile-de-France, professeur d’éthique médicale, université Paris-Sud /Paris-Saclay /

Publié le : 05 Octobre 2009

La pandémie grippale émerge là où on ne l’attendait pas, sous une forme qui déroute et risque de déjouer les stratégies conçues pour circonscrire sa diffusion et en atténuer les conséquences. Cette phase grippale imprévisible suscite déjà des controverses scientifiques qui révèlent de larges zones d’incertitudes et d’indécisions, là où les plans de préparation minutieusement élaborés semblaient en mesure de tout organiser et contrôler. Les positions officielles sont partagées entre l’affirmation péremptoire de mesures adaptées, la quantification itérative des doses d’antiviraux et des masques protecteurs, et d’autre part une approche davantage prudente qui s’efforce de préparer l’opinion à des périodes difficiles dont il s’avère impossible de préciser la nature et l’ampleur.

Sommes-nous prêts à vivre le temps d’une pandémie qui pourrait impacter durablement la vie au quotidien, désorganiser la société, bouleverser les repères et des équilibres souvent précaires, accentuer jusqu’à l’extrême les circonstances de vulnérabilité ?

Les instances compétentes ont estimé justifié d’éviter toute concertation nationale susceptible d’anticiper et d’atténuer les phénomènes de peur, de violences, de discriminations dans un contexte de morbidité et de mortalité que certaines évaluations annoncent massives. Avoir ainsi renoncé à débattre publiquement des enjeux humains et sociaux que suscite une menace pandémique interroge la vie démocratique et contribue à amplifier une suspicion à l’égard de dispositions d’exception qui pourraient s’imposer comme mode de gestion arbitraire d’une crise totale.

On ne saurait se satisfaire d’une communication qui s’évertue principalement à rassurer sur l’accessibilité des thérapeutiques et des dispositifs hospitaliers, comme si d’autres aspects tout aussi déterminants devaient être dissimulés où relevaient d’un cercle d’experts fondés à décider de tout sans avoir à expliquer leurs positions. L’adhésion de tous à des choix qui pourraient s’avérer redoutables justifie un débat transparent, des explications claires et la mise en place de procédures garantes du respect des engagements pris et du droit des personnes, notamment les plus vulnérables. Qu’en serait-il de l’acceptabilité sociale, voire de l’ordre public si la répartition des doses d’un vaccin en quantité limité ne procédait pas de règles explicites soumises à un strict contrôle ? Il en serait de même s’agissant de l’accès en réanimation s’il n’est pas conditionné par des principes justifiés. Une personne sous traitement pour un cancer ou soumise à une dialyse régulière sera-t-elle discriminée dans son accès à des soins vitaux parce que les malades atteints de grippes seront considérés prioritaires ? Quelles décisions seront prises pour assister les personnes dépendantes confinées à domicile, pour éviter aux personnes incarcérées un risque accru d’exposition au virus ? Les personnes SDF, celles qui vivent dans des pays émergents seront-elles une fois encore les laissés pour compte d’une crise dont on pressent l’imminence ?

Depuis 2004 notre pays améliore son plan de lutte contre la pandémie de grippe : à quel moment a-t-on créé les conditions d’une sensibilisation et d’une délibération intégrant les représentants de la cité, les « forces vives de la nation », les membres d’associations, les universitaires, la communauté des intellectuels dans sa diversité afin de produire non seulement des principes d’action mais un projet social à hauteur du défi ? Depuis avril 2009 constate-t-on la moindre initiative apparente à cet égard, de telle sorte que chacun se pense protégé d’une menace qui, de surcroît, est encore demeurée en France plutôt spéculative, virtuelle ou du moins circonscrite alors qu’on nous l’annonçait imminente depuis des années ?

Un tel constat peut apparaître comme celui du premier échec des préparatifs officiels à une possible pandémie grippale : si les plans sont rédigés jusque dans la minutie théorique de fiches adaptées à nombre de circonstances anticipées, nombre de médecins généralistes et chaque jour davantage de membres de la cité constatent leur impréparation et d’une certaine manière ce qu’ils commencent à considérer comme une stupéfiante négligence qui les a exclu d’un dispositif qui pourtant dépend essentiellement de leur capacité à assumer une responsabilité qui a priori leur est discutée ou confisquée. Les approximations ou ajustements nécessaires ces derniers mois, s’avèrent significatifs d’un besoin de réactivité, de créativité, d’adaptation, de compétences multiples, de solidarités diffuses et donc de cet esprit d’initiative que précisément une certaine conception de la gouvernance s’est efforcée jusqu’à présent de contenir – comme si elle constituait une menace ou risquait de désorganiser un dispositif intangible car parfaitement abouti.

Que l’actuel A(H1N1) soit ou non à l’origine d’une pandémie de grippe, envisager avec lucidité et courage les aspects éthiques de notre lutte contre les catastrophes sanitaires infectieuses, constitue aujourd’hui une urgence politique. Il est évident que d’autres éventualités comme les risques terroristes en terme de menaces NRBC justifient, eux aussi, des dispositifs et une capacité de mobilisation à bien des égards assez similaires à ceux envisagés face à une pandémie grippale.

Nos décisions, on le sait, auront des conséquences déterminantes à la fois sur le vécu au quotidien de la pandémie, sur son dénouement et sur les années qui suivront : les démocraties doivent assumer ce défi supplémentaire qui expose leurs principes à une épreuve de vérité, de dignité et de courage.